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Auguste Haentzler

Un 11 novembre pas comme les autres

Naissance: 5 Aout 1898 à Strasbourg
Décès : 13 Mars 1986 à Strasbourg

Profession: Architecte

Famille de Auguste

Conjoint: Marie Madeleine Kappeler marié le
26 Aout 1922 à Strasbourg

Enfants: André Haentzler
 

Parents: Auguste Joseph Haentzler, Maria Joséphine Richmann
Frère & Soeurs: Maria Joséphine Haentzler, Albert Auguste Haentzler, Joseph Haentzler

 

 


 

Un 11 novembre pas comme les autres …

           

Le 26 octobre 1918, jour de la démission du Général LUDENDORF, j’ai été transféré depuis la Clinique Ste Odile à Neudorf , où j’ai été soigné pour une blessure , provenant d’un éclat d’obus, reçu devant TARNOPOL en Galicie, à un hôpital militaire à Munich en compagnie de plusieurs autres alsaciens.

 Arrivés là-bas on nous demandait le lieu de notre garnison , les papiers n’étaient pas encore arrivés.J’indiquais comme garnison le régiment d’infanterie N° 143 à STRASBOURG au lieu d’ ALLENSTEIN en Prusse orientale, les épaulettes étaient enlevées.On me répondait qu’un retour à Strasbourg n’était pas possible parce que tous les hôpitaux étaient pleins par suite de la proximité du front, où on se battait à St. MIHIEL Je restais donc dans cet hôpital.

 Le 4 novembre 1918, le socialiste Kurt EISNER organisa une réunion des soldats, qui se trouvaient à ce moment à Munich, à la Theresienwiese où il déclara le conseil des soldats et des paysans. Après la réunion, un cortège fut formé et on s’empara du dépôt de munitions et d’armes. Tous les bâtiments publics et militaires furent occupés.

 Le lendemain matin, 5 novembre, notre médecin chef rassemblait tous les blessés et malades valides et leur déclara : « chers enfants, une nouvelle époque a commencé, nous, médecins et personnels, nous nous mettons à la disposition de l’humanité. Ceux, qui ont besoin de nous, et qui peuvent marcher sont invités à se rendre à la salle d’opération. » Tous les Alsaciens, une demi-douzaine,  nous nous rassemblions devant la salle d’opération, en scandant « nous voulons rentrer à la maison ! ».L’infirmier chef ouvra la porte et demanda ce que nous voulions au juste. Quand il apprit que nous étions des Alsaciens, il consulta le médecin-chef et celui-ci nous déclara qu’il n’était pas de sa compétence et que nous devrions nous adresser au Conseil des Soldats qui avait son PC à la Taverne Ste Thérèse (Matheserbraü).

 Le lendemain, 6 novembre, nous cherchions des formulaires de permission à la cantine. Chacun remplit le sien et je me rendit à la Matheserbraü pour les des déposer. Le bureau se trouvait au premier étage et un escalier sans palier intermédiaire y conduisait. Il y avait un monde fou là haut, plus d’une heure d’attente.

Le sergent-chef, avec un bandeau rouge au bras, jeta un œil sur ma feuille de permission, et à la vue du nom Strasbourg il s’exclama : « unmöglich !  nous avons ordre de ne plus laisser personne passer le Rhin ! » A ce moment il fut appelé au téléphone et laissa là son tampon…Ravi de cette aubaine, j’en profitais pour valider les 2  premiers feuillets ( le mien et celui du marin Eugène KESSLER, qui habitait également NEUDORF) avant  qu’un grand bavarois ne me prenne à la gorge. M’agrippant aux feuilles de permission, je réussis de justesse à me faufiler dans la foule pour rejoindre mes camarades. Seuls KESSLER et moi disposions de permis en règle : nous nous dirigeâmes vers la gare centrale où nous apprîmes que toutes les communications étaient bloquées.

Quand un officier à bande rouge et quelques soldats crièrent  « la garde blanche et les troupes fidèles au roi de Bavière sont signalées en route pour Munich ». Des sacs de sable et des mitrailleuses furent mis en position sur le quai et les soldats rouges se mettaient en garde. Nous étions bousculés vers la place de la gare qui était noire de monde.

C’est alors que je proposais à KESSLER de nous faufiler le long de la ligne de chemin de fer en direction d’AUGSBOURG, distant de 55 kilomètres selon un indicateur. La nuit commençait à tomber et nous partons à 16 heures de la gare de MUNICH. Nous marchons toute la nuit jusqu’à 6 heures du matin.

 Le 7 novembre, nous arrivons dans les faubourgs d’AUGSBOURG. Après 14 heures de marche nous ne pouvions presque plus marcher et nous nous reposâmes quelques heures. A la gare d’AUGSBOURG, pas de communications et aucuns trains durant toute la journée du 7. Nous passâmes la nuit dans la salle d’attente dans l’espoir de trouver un moyen de nous rapprocher du Rhin.

Pas moyen pendant la nuit, mais l’après-midi du 8 nous était favorable. Il y avait un train omnibus de quelques wagons pour STUTTGART. Personne ne contrôla nos permis et nous arrivions à STUTTGART sans encombre. Dans un home de soldats on nous donna à manger et à boire. Dans la ville on vendait des dépêches avec les 14 points de Wilson qui stipulait la cession de l’Alsace-Lorraine à la France, l’évacuation du territoire à gauche du Rhin jusqu’à la frontière de Hollande et l’abdication du Kaiser.

Entre temps les alliés s’étaient rapprochés du Rhin et l’armistice était en vue.

 Le 9 et le 10 novembre nous étions constamment à la gare.

Enfin l’après-midi du 10, un train était signalé qui venait de la Macédoine. Effectivement ce train est arrivé vers 18 heures et nous nous installions  sans autre formalité. Mais personne ne pouvait nous assurer que le train continuerait plus loin que KARLSRUHE, où tout était assombri par des lampes bleues, nous attendions la suite. Après un quart d’heure, le chef de gare annonça  « pour Strasbourg-Metz-Charleville tout le monde en voiture ». Notre joie était comblée. Nous passions le Rhin à ROPPENHEIM où de jeunes filles en costume alsacien avec des cocardes bleu, blanc, rouge à leur coiffe nous saluaient sur le perron en criant Vive la France ! Nous pleurions tous les deux mais nous étions inquiets pour le contrôle à la sortie.

 En gare de Strasbourg de jeunes soldats avec le bandeau rouge au bras et le fusil en bandoulière, se promenaient. Le hall derrière les guichets et toute la place de la gare était plein de monde. Tout le monde nous questionnait, d’où nous venions, de quelle formation nous étions, si nous ne connaissions pas leurs pères ou fils. Dans les premières rangées, j’apercevais Mme GOEFT, qui habitait près de chez nous. Elle m’embrassa et me disait : tu ne partiras plus, la guerre est finie, les allemands ont accepté les conditions de l’armistice. Arrivés à la place Kléber nous voyions la statue du général avec des drapeaux alliés dans les bras et les étudiants dansaient autour du monument. Nous continuons notre chemin en direction de NEUDORF.

A la place d’Austerlitz je disais à mon ami, attends un peu, je veux voir si mon père n’était pas dans le restaurant de Jacob WEIN, au comète. Il ne voulait pas attendre, étant pressé de revoir sa  famille. J’ouvrais la porte du restaurant et ne le voyait pas. Je voulais fermer la porte quand j’entendis crier la serveuse, Mr HAENTZLER, votre fils. Mon père était assis derrière le tambour avec 2 messieurs et leurs dames. C’étaient les directeurs de la Caisse d’épargne Mr SIEBER et HUCK, ses amis. Les dames sortaient des ciseaux de leurs sacs et commençaient à m’enlever le bandeau de la croix de fer et les galons de sous officier. Quelques uns me coupaient même les boutons de ma veste.

Alors le tenancier du restaurant Mr WEIN me demandait si je n’avais pas faim ? «  Et comment » lui dis-je. Alors il me préparait 3 œufs sur le plat avec 3 cervelas. En un clin d’œil j’avalais le menu et commençais à raconter mon aventure. Entre temps il était minuit, le train était arrivé à 22 heures. Alors mon père dit à Mr WEIN, maintenant Jacob, tu peux me rendre les tableaux que je cachais chez toi, « L’OISEAU DE FRANCE » et « A LA FRONTIERE » ! Mr WEIN les cherchait et mon père et moi-même, nous nous mettions en route vers la maison.

 Quand nous arrivâmes à la maison, on voyait de loin un attroupement de gens avertis par Mme GOEFT. On m’embrassa de toutes parts et ma mère sanglotait de joie. Mes frères et sœurs voulaient assister à mon récit mais mon père les envoya se coucher. Le lendemain commença avec une prise de bain bien savonnée car on redoutait encore les puces et les vêtements furent désinfectés. Après le petit déjeuner, mon père et moi nous mettons à l’œuvre pour remettre les bureaux en ordre. Car depuis le début de la guerre, le 2 Août 1914, nos bureaux étaient transformés en logements pour soldats allemands. Vers midi, je suis allé voir ma fiancée. C’était le jour de l’armistice : le 11 novembre 1918.

Voilà mon odyssée du 26 octobre au 10 novembre 1918, il y a presque 60 ans, une période qu’on n’oublie pas si vite.

 

Strasbourg le 21 mai 1977

 Auguste HAENTZLER